Quand l'impunité nourrit la vindicte populaire en Côte d'Ivoire

Au cours de ces deux dernières années, quatre lynchages mortels visant des agents des forces de l’ordre et de sécurité ont éclaté en Côte d’Ivoire, en cause : impunité, selon André Silver Konan.

C’était un dimanche d’août 2016. Le jeune sergent de police Kouaye Hervé Dion est battu à mort à la gare routière d’Adjamé (commune populaire d’Abidjan), par une foule déchaînée. Quelques minutes plus tôt, il avait tiré mortellement sur un apprenti chauffeur.

La cause de l’incident était d’une banalité révoltante : en descendant de son « gbaka » (minicar), l’apprenti chauffeur avait refusé de remettre au policier les quelques pièces qu’il lui devait, après avoir réglé son titre de transport. Deux morts gratuites, pour moins de 500 FCFA (moins d’un euro).

Autre lieu, autre drame. Nous sommes cette fois-ci à Doropo, dans le nord-est de la Côte d’Ivoire. Ce mercredi 16 novembre 2016, soit trois mois après l’incident tragique d’Adjamé, les sous-officiers de gendarmerie Maxime Yao et Mamadou Ouattara sont tués par une foule en colère. Ceux-ci étaient présents dans la localité pour enquêter sur l’assassinat de deux chauffeurs de taxi-brousse, dans lequel était impliqué un soldat des ex-Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI).

« Les trois incidents ont un point commun : une affaire d’argent »

Le dernier incident en date est celui de Bloléquin (centre-ouest). Le jeune gendarme Guy Roger Angora a été lynché à mort le 17 février dernier, par une foule en colère. Quelques instants plus tôt, un civil avait été tué. À l’origine du double homicide, une banale affaire de racket (1 000 FCFA, moins de 2 euros), sur un conducteur de moto-taxi, à un checkpoint de la gendarmerie de la ville.

Impunité et affaire d’argent

Les trois incidents ont un point commun : une affaire d’argent. Tous sont survenus parce qu’au départ, il a manqué un brin de maîtrise de soi, soit à la victime, soit à un collègue de la victime ou à un élément extérieur (cas de Doropo). Dès lors, nous pouvons nous poser cette question : pourquoi des hommes armés font-ils prématurément usage de leurs armes ?

La réponse peut être trouvée dans le manque de formation, mais aussi dans le sentiment d’impunité. Le racket sur les routes, impliquant des agents des forces de l’ordre et de sécurité, persiste en Côte d’Ivoire. En effet, en dépit de timides inculpations et de tapageuses déclarations de bonne intention des autorités, il n’y a pas une réelle volonté de lutter contre le phénomène.

Par ailleurs, si les populations continuent de faire justice elles-mêmes, c’est bien parce que d’une part, elles n’ont pas confiance dans les institutions. « En effet, très rares sont les enquêtes annoncées qui aboutissent. Combien de personnes sont victimes des microbes et des bandits de grand chemin, sans pouvoir compter sur l’appareil sécuritaire du pays ? », interroge Innocent Gnelbin, activiste de la société civile. D’autre part, c’est aussi parce qu’elles sont assurées qu’elles ne risqueront rien après avoir fait leur acte criminel.

Les exemples d’impunité après des violences impliquant des populations civiles sont légion. Au cours de ces quatre dernières années, pas moins de huit affrontements intercommunautaires ont éclaté dans les quatre coins du pays, occasionnant des dizaines de morts. Pas une seule personne n’a été jugée dans le cadre de ces affaires.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les populations aient de plus en plus recours à une justice expéditive, visant aussi bien des civils que des hommes armés.

Lire André Silver Konan sur Jeune Afrique

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