des policiers interrogeant des enfants présumés "microbes", dans une rue d'Abidjan

Voici mes propositions pour en finir avec le phénomène des microbes, en Côte d’Ivoire. Quand j’ai vu le bilan partiel dressé pour l’opération « Épervier 3 », j’ai rigolé. Comme depuis toujours face aux bilans dressés à la suite de ce genre d’opérations, dont le principal mérite, selon moi, est de justifier des budgets dont on ne connait jamais le montant. 

Sérieusement, a-t-on besoin de mobiliser 1500 policiers, gendarmes et militaires, pour détruire des fumoirs qui ne sont pas mobiles, dont l’emplacement est su de tous dans un quartier et qui se réinstallent au lendemain du jour où on débarque, avec micros et caméras, pour les détruire ? Notez au passage qu’il existe une brigade anti-drogue.

Quelle fierté y a-t-il à déclarer qu’on a monté une opération spéciale, dont le résultat a été de rafler (une technique de sécurisation aussi vieille qu’obscurantiste) plus de 2000 citoyens, parmi lesquels 80 ont été déférés devant le parquet, sans qu’on ne sache précisément, pour quels motifs sérieux ?

« Dans ces pays qui se respectent enfin, entre 16 et 18 ans, situation dans laquelle sont d’ailleurs la plupart de nos « microbes » actuels, si le « microbe » est un récidiviste, il n’a plus l’excuse de la minorité »

Quel mérite y a-t-il à monter une opération ayant peut-être coûté des centaines de millions de nos francs (voire quelques milliards), si c’est pour nous apprendre qu’on a épinglé 20 prostituées, qui se baladent aux abords de trottoirs bien connus d’Abidjan et alors qu’il existe une brigade des mœurs ?

On attend mieux d’une telle opération conduite par notre valeureuse police nationale dirigée par un homme que je respecte, qui est peut-être pris dans un système (on montait les opérations spéciales, avant qu’il ne soit nommé) plus puissant que lui. Bref. Je vais ici décliner mes propositions concrètes, pour aider à lutter contre le phénomène des « microbes ».

Brigade de prévention et de lutte contre la délinquance juvénile

Il faut tout de suite songer à créer une Brigade de prévention et de lutte contre la délinquance juvénile. Cela existe dans de nombreux pays qui se respectent et je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas en créer en Côte d’Ivoire. Où trouver les moyens pour créer cette brigade ? Eh bien, c’est simple : utiliser les fonds de la future opération « Epervier 4 », pour doter cette brigade de moyens techniques et matériels. Cette brigade compterait deux unités. La première sera chargée de la lutte contre le banditisme des jeunes. C’est elle qui sera chargée de traquer les « microbes ».

Je le dis depuis plusieurs années, la lutte contre les « microbes », c’est davantage une question de volonté politique que de manque de ressources humaines ou techniques. Les policiers qui sont eux-mêmes pris pour cibles, sont dépités par leur propre impuissance, parce que nombre d’entre eux nous ont confié que c’est très souvent qu’un coup de fil tombe, en vue de la libération d’un petit voyou.

L’autre unité sera chargée de la prévention. Au sein de celle-ci, on devra compter des assistants sociaux. Le rôle de ces derniers sera d’établir la responsabilité des parents des « microbes » arrêtés. Tant qu’on ne situera pas clairement la responsabilité des parents, dans la délinquance de leurs enfants (abandon, fuite de responsabilités, maltraitance, etc.) et qu’on n’applique pas aux indélicats la rigueur de la loi, on n’arrivera à rien, dans la prévention de la délinquance juvénile.

Dans cette prévention, il faut de plus en plus encourager la politique des familles d’accueil, qui aura pour mérite de régler en partie l’insertion des jeunes délinquants. Cela aussi sera le rôle des assistants sociaux.

Justice pénale des mineurs

L’argument enfantin qui consiste à dire qu’on ne saurait lutter fermement contre les « microbes » parce qu’ils seraient des « enfants en conflit avec la loi » est criminel (je pèse bien mes mots), d’autant révoltant qu’il insulte non seulement l’intelligence du citoyen ordinaire, mais se moque cyniquement des douleurs atroces des victimes.

Dans tous les pays qui se respectent, il existe une justice pénale des mineurs avec un tribunal pour mineurs, dont le rôle n’est pas nécessairement d’enfermer les délinquants juvéniles. Ainsi, dans tous les pays qui se respectent, applique-t-on des mesures éducatives prononcées par un juge des enfants, dans un tribunal pour enfants, à un enfant de moins de 10 ans qui commet un crime ou un délit grave.

Dans les pays qui se respectent, à moins de 13 ans, un mineur a « droit » à casier judiciaire, même si la sanction est éducative. Dans ces pays qui se respectent, entre 13 et 16 ans, un « microbe » peut-être placé en garde à vue, il bénéficie cependant de l’excuse atténuante de minorité, qui fait que sa peine est souvent divisée en deux, relativement à la peine normale qu’il devrait purger.

Dans ces pays qui se respectent enfin, entre 16 et 18 ans, situation dans laquelle sont d’ailleurs la plupart de nos « microbes » actuels (certains sont largement majeurs, ce qui devrait être un argument supplémentaire pour les traquer), si le « microbe » est un récidiviste, il n’a plus l’excuse de la minorité, la loi s’applique à lui, dans toute sa rigueur.

Parlant de magistrat, il est important que dans la traque des petits criminels, au sein du tribunal des mineurs et en appui à la brigade dont j’ai parlé plus haut, un procureur spécial pour enfants, soit nommé. Celui-ci connaîtrait toutes ces procédures, afin que les dossiers soient bien instruits, avec célérité et que les mineurs puissent bénéficier de tous les droits.

Au passage, il faut réhabiliter et séparer le Centre d’observation des mineurs (COM) des autres bâtiments de grands criminels de la Maca. C’est quand même surprenant que depuis que la Maca existe, les pouvoirs qui se succèdent ne sachent pas que la meilleure façon d’endurcir un mineur, c’est de le placer en « observation » à proximité de grands criminels.

Je connais la Maca et je soutiens que cet isolement du COM, des autres bâtiments, est possible. Où trouver les financements pour un tel projet ? Supprimer deux ou trois journées nationales de je ne sais quoi et affectons le budget ainsi économisé à ces travaux.

L’intellectuel, le dirigeant et le peuple

L’on reproche souvent aux intellectuels de dénoncer sans jamais proposer. A ceux qui nous font ces reproches, je réponds souvent que l’intellectuel n’est pas obligé de faire des propositions, ce n’est pas son job et que les peuples devraient plutôt employer cette exigence qu’ils ont envers les intellectuels, à exiger des comptes aux dirigeants dont c’est le job et qui se payent sans retenue, souvent sans contrôle ; avec leurs impôts, taxes et redevances. Soit.

J’ai fait des propositions, il reste que ceux que nous payons pour qu’ils nous fassent des propositions sur le phénomène criminel des « microbes » qui tuent et mutilent avec une étonnante impunité, depuis six ans et qui ne le font pas ; prennent en compte celles-ci.

André Silver Konan

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