Pour Jean Paul Zunon Kipré, l'armée ivoirienne se "milicise" avec la fascination pour l'argent.

Détention de journalistes. Du dimanche au mardi, six journalistes ivoiriens ont été arrêtés et détenus, avant d’être inculpés, notamment pour « atteinte à la sûreté de L’État », par le bureau du procureur. Nous vous proposons ici, l’interview de Jean Paul Zunon Kipré, expert en défense et stratégies militaires, publiée dans le quotidien L’Inter, et qui a valu non pas à son auteur (incohérence douteuse), mais à son rédacteur en chef, non signataire de l’article et à son directeur de publication (cela est tout à fait normal, puisque le DP est le responsable de la « une ») d’être arrêtés.

Notez qu’à l’école de journalisme, les grands maîtres ont toujours recommandé les interviews d’experts et spécialistes. Au demeurant, si c’est l’interview qui posait problème, on ne serait plus dans un cas de délit de presse, mais de délit par voie de presse et ce serait l’auteur de l’interview qui serait convoqué. (NDLR)

Mutinerie des Forces spéciales / Jean Paul Zunon Kipré (expert en défense et stratégies), prévient : « Il y a péril en la demeure »

Comment appréhendez-vous la situation qui prévaut aujourd’hui en Côte d’Ivoire avec la mutinerie des Forces spéciales, cette troupe d’élite qui constitue un rideau défensif pour le président de la République ?

Déjà, il faut dire que la devise même des Forces spéciales, c’est  »Le dernier rempart ». C’est la crème de la crème, c’est l’élite de l’élite. Normalement, elles doivent se battre pour demeurer l’élite par rapport aux autres forces. C’est comme ça dans les autres armées, dans l’armée de terre française, les SAS et les commandos anglais, etc.

Parce que c’est une confrontation de légitimité. Qui est plus légitime que l’autre ? C’est pour cela que ça interpelle. Pourquoi ils en sont arrivés à se mutiner ? Moi, je dis qu’ils sont atteints par le virus de la « milicialisation » dans l’armée. Ce virus là, si on veut rester dans la réflexion essentiellement doctrinale, on peut penser plus tard à n’avoir que des armées privées.

Nous sommes dans une logique de la privatisation des militaires. Dans l’opérationnel aujourd’hui, je peux noter deux choses : la crédibilité et la légitimité. Ils (les Forces spéciales) ont sapé la légitimité qu’ils avaient. Souvenez-vous après les attaques de Grand-Bassam, tout le monde venait chez eux pour les entendre. Le commandant des Forces françaises, à chaque fois qu’il passe en Afrique, leur rend visite.

Quand l’élite se mêle d’une mutinerie comme celle-là, est-ce qu’il y a péril en la demeure ?

Il y a péril en la demeure. Ça fait longtemps qu’il y a péril en la demeure. Vous savez, depuis le président Houphouët-Boigny, on devrait restructurer cette armée. Ce problème de restructuration de l’armée ivoirienne date de longtemps. Le Gl Guéï est arrivé et ne l’a pas fait. Le Président Gbagbo aussi, et aujourd’hui le Président Ouattara.

Qu’en est-il des dernières nominations ? Ne règlent-elles pas le problème ?

Les questions qu’on se pose c’est pour régler les problèmes conjoncturels, alors qu’ils faut qu’on se pose des questions pour régler les problèmes de façon structurelle.

Çà c’est au moins à moyen ou à long terme. Mais, que faire pendant qu’on est dans le feu ?

Oui, à long terme, mais à très court terme quand on fait des nominations, c’est trop ponctuel. On enlève, on met ici, ça ne résout pas les problèmes.

Voulez-vous dire que cette solution n’est pas adaptée ?

Elle aurait pu être adaptée, mais dans le fond il y a des problèmes plus graves que ça, je veux dire. Il y a des problèmes qui bouillonnent dans le fond, ça veut dire que la discipline, la déontologie, et toutes les valeurs de l’armée ivoirienne se sont volatilisées.

Les valeurs d »éthique, la morale, tout s’est volatilisé, parce qu’il n’y a plus d’exemple. Un des rares exemples est le Gl Doumbia (Commandant des Forces spéciale, NDLR) qui est quelqu’un de très honnête et très proche de ses hommes

Celui que vous citez en exemple, ce sont ces hommes qui viennent de se soulever…

Oui mais, c’est étonnant qu’on arrive à cela. C’est étonnant que les Forces spéciales désobéissent à leur chef, parce que ce Gl Doumbia a lui même pensé, mûri son idée, et créé cette Force spéciale. C’est vraiment étonnant. Mais c’est quelqu’un de très honnête et les exemples comme lui il n’y a pas beaucoup dans l’armée ivoirienne.

Il faut qu’on arrive à une logique de mythe, de modèle. A notre époque, le colonel Zinsou était un mythe, le Gl Ouassénan Koné également. Il faut qu’on en arrive à ces modèles. Dans les armées européennes, dans les autres armées, il y a des contrôles à tout moment. A chaque niveau de l’armée, il y a des contrôles, sur le matériel, sur les hommes, sur les outils de défense, il faut qu’on les instaure dans la restructuration.

Toutes les revendications portent sur l’argent, que pensez-vous de la relation militaire-argent ?

Militaire et argent, quand ça se répète, ce n’est plus des militaires, ça devient des miliciens. L’argent, c’est la « milicialisation » de l’armée, ce n’est plus l’armée. Il faut restructurer.

Que devrait faire L’État face à ces revendications ?

Une seule chose à mon sens, des journées nationales de réflexion sur le futur de l’Armée comme il en a eu sur la cohésion sociale. Et on se pose les vraies questions.

Pendant qu’on a l’arme sur la tempe ?

Mais, il y a des moments d’accalmie quand on a l’arme sur la tempe . Il faut aller courageusement à ces réflexions.

Propos recueillis par F.D.BONY

Col : Didier N’GUESSAN

A lire, dans le même dossier:

Détention illégale de journalistes: Voici l’article de Soir Info qui a fâché le procureur

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here